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Dophe, alias Alphonse Gaden, dit Adolphe

De la Sardaigne à Jarrier, il n’y a qu’un pas, vu qu’aujourd’hui je vais évoquer entre autres, mon arrière-grand-père — né en 1855, donc sous le régime sarde — citoyen du village aux maisons à colonnes. Je me dois en effet d’honorer Jarrier : si je n’y ai connu aucune famille, n’y ai possédé aucun bien et sans y avoir séjourné plus d’une journée, mais là se trouvent mes racines paternelles.

Je vais donc rapporter ici ce que je tiens de ma mère, de ma tante Yvette Reynaud, de François Julliard, d’Albert Déquier, Daniel Déquier et d’autres personnes. Il ne s’agit pas ici d’initier une saga familiale, mais de retracer avec ce que j’en sais, la vie de ces Jarriens, personnages publics en leur temps et représentatifs de leur époque.

Je ne sais par lequel commencer … Bon, chronologiquement l’honneur revient à Alphonse Gaden, alias Adolphe, un homme qu’autrefois on qualifiait d’original pour ne pas dire plus, par respect des convenances. Déjà, lors de sa naissance, un fait peu ordinaire se produit : alors que son père le déclare en tant qu’Adolphe Gaden, distrait, l’officier d’état civil inscrit : Alphonse ! Le mal est fait, il sera désormais Alphonse, dit Adolphe, Dophe pour les villageois. Cet homme, vraisemblablement cultivateur ainsi que la plupart de ses concitoyens, lecteur assidu de Victor Hugo, avait coutume d’affirmer : qui dirige la commune ? Le curé et l’instituteur !

Fort de cette conviction, il vendit tous ses biens, les terres comme le bétail, afin de procurer à ses enfants l’instruction qu’il jugeait indispensable pour les extraire de la condition de paysans, l’ascenseur social de l’époque. Ainsi, sa fille Delphine, ma grand-mère, put devenir institutrice et son frère, percepteur.

S’il ne possédait plus d’exploitation agricole, Dophe l’original, s’était fait, entre autres, vendeur de machines à coudre. Il passait commande au fabricant Radior de Bourg-en-Bresse qui expédiait la machine en gare de Saint-Jean-de-Maurienne. Véritable force de la nature, il n’avait plus qu’à la transporter sur son dos à Jarrier ou dans les autres villages.

Ingénieux et industrieux, notre Jarrien fabriquait également des rouets. Pour cela, il disposait à Saint-Jean d’un tour à bois à pédalier qu’il faisait actionner à quelque indigent qui ne manquait pas de s’y atteler pour quelques sous. Il y a quelques années, une personne de Jarrier m’a confié : J’ai plusieurs rouets anciens, mais le seul qui fonctionne encore c’est celui de Dophe !

Menuisier autodidacte, il avait fabriqué un meuble, plus tard transmis à ma mère, puis à une de mes filles, constitué de deux demi-armoires accolées. Il l’expliquait ainsi : lorsque je veux déménager, je n’ai besoin de personne !

Dophe disposait d’une chambre à Chambéry, pour ses affaires. Il y est mort, asphyxié par le gaz, sa casserole ayant débordé et éteint le brûleur de son réchaud. Une conséquence de sa vie de bâton de chaise dont il ne se cachait pas ?

Jean-Michel Reynaud